Suicide blog

L’autorisation d’ajout de commentaires sur les articles d’un blog est-elle suicidaire ? Le site web américain « Popular Science » a répondu oui à cette question.
La revue Popular Science, fondée en 1872, est l’un des principaux titres de vulgarisation scientifique grand public des États-Unis. Il s’agit d’une véritable institution, populaire et très respectée. Depuis toujours, la rédaction de ce titre avait placé au centre de ses préoccupations les échanges d’idées sur les sujets traités dans ses colonnes. Tout naturellement, l’ouverture de son site web avait élargi le champ du débat, et les internautes étaient invités à dialoguer, échanger les points de vue et critiquer les articles publiés ; cela dans un esprit de libre diffusion de la pensée scientifique et de saine ouverture intellectuelle.
Le 24 septembre dernier, la rédactrice en chef des services en ligne de la revue, Suzanne LaBarre, a annoncé officiellement la fermeture définitive des commentaires sur les nouveaux articles. Cette décision, qu’elle décrit comme n’ayant pas été prise à la légère (« It wasn’t a decision we made lightly »), est-elle un acte de censure ? LaBarre explique qu’elle est motivée par un constat : les commentaires peuvent s’avérer néfastes pour la science (« Comments can be bad for science »). Ce constat s’appuie sur une étude de l’impact des commentaires négatifs, voire virulents (« The Nasty Effect : Online Incivility and Risk Perceptions of Emerging Technologies » de Ashley A. Anderson, Dominique Brossard, Dietram A. Scheufele, Michael A. Xenos, Peter Ladwig – publié en ligne le 19/02/2013), et sur ses propres observations sur le site de la revue même. L’argumentation qui découle de ces observations est la suivante : les commentaires négatifs polarisent le lectorat et influencent directement (et négativement) l’interprétation du contenu d’un article par le lecteur ; un nombre limité de commentateurs peut fausser la perception d’un élément ; un activisme politique de longue durée érode le consensus sur de multiples sujets scientifiques pourtant validés (« Uncivil comments not only polarized readers, but they often changed a participant’s interpretation of the news story itself » ; « even a fractious minority wields enough power to skew a reader’s perception of a story » ; « A politically motivated, decades-long war on expertise has eroded the popular consensus on a wide variety of scientifically validated topics »). Comme bien d’autres sites, hélas, celui de Popular Science est victime de polémistes agressifs, de trolls et de spambots* qui finissent par l’empêcher de remplir la mission qu’il s’est assignée d’animer un authentique débat scientifique vivant (« we are as committed to fostering lively, intellectual debate as we are to spreading the word of science far and wide. The problem is when trolls and spambots overwhelm the former, diminishing our ability to do the latter »).
L’Europe connaît encore assez peu ce phénomène (pour combien de temps encore ?), mais les États-Unis subissent de longue date un activisme idéologique virulent de la part de groupes religieux qui s’attaquent à certaines théories scientifiques reconnues, et à leur enseignement. La polémique la plus connue est sans doute celle qui entoure l’enseignement de la théorie de l’évolution, au nom de la liberté de pensée et de la liberté religieuse.
Les thuriféraires de ce mouvement politique (oui, il s’agit bien de politique et non de la simple expression d’opinions personnelles, puisque leur objectif est d’imposer à toute la société un mode de pensée et de fonctionnement univoque) affirmeront sans aucun doute que la décision de fermeture des commentaires par un site web est bel et bien un acte de censure. On chercherait par là à museler les mouvements citoyens, qui n’auraient commis pour seul crime que de ne pas partager l’idéologie dominante. On reconnaîtrait là une démarche habituelle de la science officielle qui, lorsqu’elle ne trouve plus d’autres arguments, étouffe toute critique et idée divergente en usant de sa position de pouvoir. Et là, on convoquera certainement Galilée et son procès en inquisition pour fustiger les puissants modernes… Le monde à l’envers !
« Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose. Il faut mentir comme le diable, non pas timidement, non pas pour un temps, mais hardiment et toujours. » Voilà ce que Voltaire écrivait dans sa lettre à Thiriot (21 octobre 1736).
« Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose », répétait également Joseph Goebbels, ministre nazi de la propagande, qui connaissait manifestement ses classiques sans pour autant faire siennes toutes les idées de François-Marie Arouet…
Après avoir dénigré systématiquement les contenus du site de Popular Science, dans une manœuvre de dé-légitimation de la Science en tant que vision du monde cohérente, les polémistes retourneront donc contre les rédacteurs leur réaction d’autodéfense pourtant bien compréhensible.
En fait, la censure n’est-elle pas plutôt du fait des polémistes trollesques ? La fermeture des commentaires du site leur permet de se poser en martyrs, tout en ayant écorné l’image de leurs adversaires scientifiques dans l’opinion publique. Par là, la revue de vulgarisation perd de son aura et pourrait voir son lectorat se réduire. Les activistes occuperaient dès lors le terrain (ils n’ont nul besoin de ce site spécifique pour s’exprimer ; les plateformes à « parasiter » sont légion) ; ils censureraient ainsi de facto un courant de pensée. En effet, leurs actions ont pour conséquence de réduire au silence les commentateurs respectueux et positifs… Voilà comment une minorité agissante peut imposer ses idées à une majorité placide.
Attention : il ne s’agit nullement pour moi de poser un jugement de valeur et de fustiger ici une idéologie au profit d’une autre, mais de placer au centre du débat le principe de respect des droits et opinions d’autrui ! Principe dont certains réclament l’application scrupuleuse pour leur propre compte afin de mieux le dénier aux autres…
Quid, donc, de la démocratie ? On voit bien ici que ce n’est pas le refus de laisser un groupe restreint s’exprimer qui constitue un déni de la liberté d’expression, mais bien les menées de ce même groupe visant au fond à supprimer toute possibilité pratique de débat (soit par la saturation du canal d’expression, soit par la clôture de ce canal), quelle que soit la validité de leurs idées par ailleurs.
Est-ce la mort annoncée du Web 2.0 ? Les échanges ouverts sont-ils condamnés à terme par les polémistes professionnels ?
Soyons réalistes : le Web 2.0 n’est pas si ouvert que ça ! Beaucoup de blogs ne filtrent pas les commentaires, par inconscience ou pour éviter les poursuites (il faut savoir que la législation prévoit que le promoteur d’un site est totalement responsable des contenus publiés s’il implémente un système de modération ; par contre, s’il n’en installe pas, sa responsabilité reste limitée). Mais nombre de sites mettent en œuvre un système restrictif de modération des « posts » de leurs visiteurs. Il règne donc un climat de liberté factice sur la Toile… Innombrables sont les interventions d’internautes censurées à la source par de zélés modérateurs de blogs. Nous le savons tous, mais nous feignons de l’ignorer. Le pire est peut-être que les critères de sélection appliqués à nos textes sont très mouvants et subjectifs. Cela ne semble pourtant pas nous déranger outre-mesure.
Par ailleurs, l’inanité d’une bonne part des commentaires publiés laisse souvent pantois ! Dans le cas qui nous préoccupe, à savoir un site de vulgarisation scientifique, il est également légitime de considérer que les remarques qui ne satisfont pas aux critères rationnels de la pensée et de la démarche scientifique devraient être disqualifiés. Comprenez que je n’use pas ici de l’argument d’autorité ; je ne suis pas en train de vous dire que « certains rédacteurs sont plus égaux que d’autres » (pour paraphraser George Orwell). Je ne parle pas de statut socio-professionnel, mais de qualité d’argumentation au sens strict. Une argumentation incohérente et/ou purement idéologique et sectaire n’a pas sa place à cet endroit ; sans parler des attaques ad hominem**. Il est logique, pour tout le monde, de ne pas parler de chiens sur un site parlant de chats. A contrario (et sans que soit nié en aucune façon le droit fondamental à la liberté religieuse et d’expression), pourquoi serait-on autorisé à parler de religion, ou de politique, sur un site dédié uniquement à la science ? On pourrait ainsi s’interroger quant à savoir si la possibilité de publier des commentaires à un article donné est un droit nécessaire… D’autant que le règne du pseudonyme aidant, il est si facile d’insulter tout le monde en conservant un confortable anonymat ! Alors, des gardes-fous sont utiles, voire nécessaires. Un site totalement ouvert ne deviendrait-il pas, in fine, une barrique vide résonant de bruits et d’échos déformés ? Où serait l’information structurée dans ce « mouvement brownien »*** ?
N’en déplaise aux tenants de la vision angélique de l’Internet comme expression de la démocratie parfaite et absolue, le principe de « un internaute, une voix » se heurte de plein fouet aux mêmes écueils des groupes de pression divers que le monde « réel ». La société virtuelle participative respectueuse des droits de chacun n’existe pas ; les médias virtuels ne sont pas si différents des organes de presse et autres moyens d’expression matériels. Que je sache, aucun journal n’ouvre totalement et sans restrictions ses colonnes à ses lecteurs , au risque de la cacophonie et du discrédit…
On pourrait conclure de ce qui précède que, dans certains cas, l’ouverture de l’option commentaires d’un blog pourrait bien être suicidaire. Un blog sans possibilité de commentaires ne serait finalement pas une hérésie, mais une mesure de sauvegarde légitime.
En conséquence, j’ai désactivé les commentaires sur mon blog… Mais chacun fait ce qui lui plait, n’est-ce pas ?

À bientôt, ici même ou AFK.

* spambots = agent logiciel automatique destiné à envoyer du « spam » (communication électronique non sollicitée) vers des boîtes mail, messageries instantanées, forums.
** ad hominem = ou « argumentum ad hominem », cette expression désigne un argument rhétorique opposant à un adversaire ses propres actes ou paroles ; ce type d’argument permet de discréditer les arguments adverses sans les discuter sur le fond, mais en attaquant la personne qui les exprime ; ce type d’argument est considéré comme un sophisme (argumentation à la logique fallacieuse) ; la structure de l’argument ad hominem est la suivante : A affirme que Truc est vrai – B dit que A n’est pas crédible parce qu’il a dit ou fait telle chose – en conséquence, Truc est faux.
*** mouvement brownien = également appelé processus de Wiener, description mathématique du mouvement aléatoire d’une particule dans un fluide et qui n’est soumise à aucune autre interaction que les chocs avec d’autres particules de plus petite taille contenues dans le même fluide ; décrit pour la première fois par Robert Brown en 1827.