Pomme blette

On dit d’un fruit qu’il est blet lorsque sa chair s’est ramollie et tachée, sans être encore gâtée. Certains fruit ne peuvent être consommés que lorsqu’ils ont atteint ce stade de maturation ; il en est ainsi de la nèfle. Bien qu’elles soient, elles aussi, des fausses drupes analogues à cette dernière, les poires et les pommes, quant à elles, perdent sérieusement de leur attrait gustatif à ce stade avancé de mûrissement.
Voilà pour le cours de botanique et d’horticulture !
Donc, une pomme blette, ce n’est pas très bon… et ça ne vaut pas le prix qu’on l’a payée…
Quel rapport avec l’informatique et le Web ? Il faut vraiment vous faire un dessin ? Bon, vous savez tout de même qu’aujourd’hui, dans le monde « techno-hype »* – au grand dam de Saint-Exupéry –, le Petit Prince féru de gadgets high-tech ne demande plus qu’on lui dessine un mouton, mais réclame une… pomme ! Ah, je viens de saisir une lueur de compréhension dans votre regard (si,si, je vous vois… vous n’avez pas déconnecté votre webcam). Là, vous vous dites que je suis « gonflé » de prendre ainsi le contrepied du lobby des fans de trognons. Comment ? J’ose dire que la pomme est pourr… blette, donc mauvaise ! J’ose sous-entendre que ce fruit si tendance est surfait ? Allons donc, quel stupide et ignorant ringard je suis !
Bon, voyons : Netscape, cela vous parle ? Quel rapport ? Vous allez comprendre…
Il était une fois, en 1994, une équipe de développeurs innovants. Grâce à eux, le premier navigateur web commercial distribué à grande échelle voit le jour : Netscape Navigator. Ce dernier dominera immédiatement la Toile. C’est l’époque des balbutiements de l’Internet grand public. Quelques temps auparavant, Monsieur Bill Gates pensait que le Web n’avait pas forcément d’avenir… « On se fait parfois surprendre. Par exemple, quand Internet est arrivé, c’était notre cinquième ou sixième priorité » ( Bill Gates, discours à l’Université de Washington en 1998). Oui ! Contrairement à une légende encore vivace, Gates n’a jamais été un visionnaire qui aurait tout compris de l’Internet avant tout le monde. En réalité, il prendra tardivement conscience, et avec grande inquiétude, qu’il a largement sous-estimé le potentiel de croissance du Net. Microsoft se lancera alors dans une gigantesque opération de rattrapage, dès 1995. Internet Explorer verra le jour et initiera la « guerre des navigateurs » qui donnera lieu à un procès, lequel ne s’achèvera qu’en 2002. La firme de Redmond, malgré son retard initial, finira par dominer le marché des navigateurs. IE reste encore aujourd’hui dans le peloton de tête, bien que ses parts de marché se soient réduites dramatiquement ces trois dernières années. Et Netscape ? Le pionnier, après avoir fortement souffert de la concurrence et des pratiques commerciales de Microsoft, a connu des problèmes de performance et a fini par « s’étioler », dissout dans la fondation Mozilla (Firefox), puis définitivement abandonné au tournant de 2008. Innovant à son lancement et en avance sur tous ses concurrents potentiels, Netscape a mal supporté la stratégie marketing de ses adversaires, et il a stagné, pour disparaître enfin dans l’indifférence générale.
J’ose donc établir un parallèle entre Netscape et la pomme !
Même innovation initiale, même domination temporaire d’un marché, même échec marketing face à des concurrents acharnés. On a un peu oublié, d’ailleurs, que le petit trognon a vacillé au bord de la faillite vers 1997/98… Sauvée grâce à une nouvelle gamme d’ordinateurs de plus en plus convergents avec le modèle PC (adieu les spécificités du Mac ; on peut même faire tourner Windows dessus aujourd’hui, quelle honte…), la p’tite pomme saura se renouveler en diversifiant ses produits (lecteurs mp3, par exemple), et en anticipant sur le développement du marché des téléphones portables « intelligents » et des tablettes. Toutefois, le cycle se répète une nouvelle fois. Après la phase d’innovation et de domination, voici revenu le temps de la stagnation et des batailles perdues… Le marché de ces nouveaux produits a été remporté par un concurrent asiatique qui avait pourtant pris le train en marche (tiens, ça me rappelle quelque chose). Pire : la pomme ne s’aligne pas sur les prix de ses adversaires, poursuivant sa politique « haut de gamme », mais en proposant des outils technologiquement équivalents, voire de moins bonne qualité (en tout cas au niveau de certains matériaux utilisés). Donc, même si elle vise un marché de niche de consommateurs attirés par le luxe et l’exclusif, c’est un peu raté ! Le pâté de foie au prix du caviar, ce n’est pas le « top »…
Pour plagier les dialogues de feu Michel Audiard, je dirais que « ça sent le sapin ! » D’accord, je ne suis pas devin et je ne risquerai aucun pronostic sur l’avenir du p’tit trognon qui n’est pas encore enterré, loin s’en faut. Je me borne à constater que sa stratégie marketing actuelle laisse un peu perplexe, et pourrait suggérer que l’imagination et l’innovation ont changé de camp. D’ailleurs, de multiples observateurs prévoient un moindre engouement du public pour les dernières productions de l’entreprise (bien que les premiers résultats publiés soient positifs).
D’aucuns diront que (bon sang, mais c’est bien sûr !) la disparition du grand Steve explique tout. Les mêmes feront également remarquer que la faillite annoncée de la fin des années ’90 avait justement été évitée grâce à sa réintégration à la tête de l’entreprise… L’homme providentiel sans qui rien n’est possible… Quel génie ce Steve !
En matière de marketing, il était sans aucun doute doué. Pour le reste, c’est discutable. Le grand innovateur et inventeur que certains panégyriques nous ont dépeint est un mythe. Il n’a jamais été le concepteur des ordinateurs ou de quoi que ce soit produit par la firme depuis ses débuts ! Encore une légende qui s’écroule, comme celle de Bill Gates décrite au début de cet article…
Je le répète donc, à l’attention des « aficionados » de Steve : c’était « Woz » (Stephen Wozniak) l’informaticien et concepteur des débuts, puis une armée d’ingénieurs a pris le relai.
Voilà, voilà.
En guise de conclusion, j’ajouterai une grande nouvelle : Microsoft s’attaque désormais de front aux marchés des téléphones intelligents et des tablettes ! Nokia, vous connaissez ?
Qu’est-ce qu’il raconte ce type ? Y’a plus de GSM Nokia !
Ah, oui, c’est ce que beaucoup de journalistes (mal informés ou brouillons) ont hâtivement tiré comme conclusion de l’annonce de la vente des activités GSM du groupe finlandais. Mais c’est bien la firme de Redmond qui a raflé la mise, non ? Pour le plaisir de perdre de l’argent, croyez-vous ? Windows 8, ça vous parle ? Un système d’exploitation multiplateformes, adapté aux PC comme aux portables et aux tablettes ; un système à interface tactile ; un système pré-installé sur une toute nouvelle gamme de terminaux (dont des GSM Nokia) nettement moins chers que leurs concurrents. Pour moi, cela ressemble à une offensive mondiale du genre rouleau compresseur… La pomme pourrait fort bien devenir un acteur mineur, et une grande bataille se prépare entre Redmond et le grand S coréen pour le marché des terminaux multimédias. Conjointement, une autre guerre aura sans doute lieu pour la domination d’un système d’exploitation multiplateformes. Là, les adversaires sont Microsoft, encore, et Google manifestement. Microsoft avait raté le départ de l’Internet et on a vu ce qu’il en est advenu. L’entreprise a aussi loupé le décollage des smartphones (voilà, je l’ai enfin utilisé ce mot) et des tablettes ; quid tum** ?
Alors, elle n’est pas un peu blette la pomme ?

À bientôt, ici même ou AFK.

* techno-hype = de technologie/technologique et « hype », c’est-à-dire avant-gardiste, branché, chic, à la mode ; le monde techno-hype est donc la société technologique à la mode ou, plus exactement, la société branchée technologique, ou encore branchée technologie (subtil distinguo) ; le Sedgeway, cet engin électrique à deux roues qui évite aux piétons citadins de marcher, est l’archétype de l’objet techno-hype.
** quid tum = voilà une expression latine signifiant « et quoi ? » ou « et après ? ».